Interview de Nicolas TRUB, créateur de Stilic Force
Comment vous est venue l’idée de créer la boutique du futur ?
J’ai créé, il y a 25 ans pile (Cette année nous fêtons le 25e anniversaire), une entreprise de design qui fabrique localement des objets innovants pour la vie de tous les jours. C’était ce qu’il y avait marqué dans les statuts il y a 25 ans et ça n’a pas bougé. Au milieu des années 80, personne ne parlait de production locale et moi ça m’a crevé les yeux. C’était évidemment ce qu’il fallait faire. C’est quelque chose qui est arrivée dans le débat public en 2012 et qui se renforce de jour en jour. Et qui s’est renforcée à l’occasion du confinement notamment pour l’histoire des masques etc.
Si on peut considérer que le but de la boutique du futur, c’est de fabriquer localement des objets pour la vie de tous les jours… C’était une sorte d’évidence. Je pensais que c’était tout le reste qui était une mauvaise idée. Et c’était une idée normale de faire ça. En revanche, comme pendant longtemps j’ai eu mon agence, je n’avais pas de boutique physique, je possédais seulement l’entreprise Stilic Force. Personnellement je cherchais un lieu d’échange avec le public, l’idée d’un local juste comme ça, sans contact avec les clients je trouvais que c’était desséchant… Comme CadoMaestro qui a un contact avec le public, par l’intermédiaire de sa boutique.
Voilà, l’idée c’était vraiment d’avoir un contact, d’essayer des nouveaux prototypes. En réalité je me sers de cette boutique comme boutique pilote. C’est-à-dire que quand je crée en permanence des nouveaux produits, j’attends un petit peu de voir les réactions du public pour ne pas décider à sa place.

Quelle est la philosophie de votre entreprise ?
C’est de faire les objets les plus simples possibles et les plus utiles à des prix raisonnables. L’utilité pouvant inclure des fonctionnalités surprenantes, par exemple : quelque chose de drôle et d’utile.
Le problème des français après le confinement, n’est pas tellement d’avoir à manger, c’est d’avoir à sourire. Quelqu’un qui créerait un produit totalement économique, et très drôle, (c’est ce qu’on essaye de faire souvent) et bien il aura une utilité sociale et fonctionnelle. Imaginez un produit qui est tellement drôle que les gens arrêtent de prendre des antidépresseurs, et soient plus heureux dans leur vie. On ne pourra pas dire que c’est un gadget… quasiment l’objet le plus utile du moment.
Aujourd’hui qu’est-ce qui vous rend fier dans votre entreprise ?
D’abord c’est d’avoir fêté le 9 mai, les 25 ans de mon entreprise. Non pas qu’on ait vraiment réussi, on n’a pas une très grosse croissance, parfois on galère. Mais l’entreprise est toujours là. Je me lève tous les matins en me disant : « c’est génial, j’adore ce que je fais et tout ce que je souhaite c’est de pouvoir continuer à le faire ». Donc c’est ça qui me rend fier, c’est de ne pas avoir trahi l’idéal de départ et je suis vraiment toujours content de faire ça. On fait un nouveau produit, et c’est toujours très vivant quoi. C’est une importante satisfaction.
Quel aspect de votre travail préférez-vous ?
Évidemment c’est la création. Mais je ne suis pas capable de concevoir la définition du produit plus d’une demi-heure par jour, c’est trop prenant, on deviendrait fou. Donc j’essaye de m’arrêter régulièrement… je fais aussi les factures. A titre personnel j’ai toujours refusé de me spécialiser. Quand je deviens très bon dans un domaine, je m’arrête, parce que je trouve qu’on s’enferme, et c’est dommage parce qu’aujourd’hui ce qui fonctionne c’est les spécialistes ce n’est pas les touches à tout, mais j’aime bien.
Avec les stagiaires que j’accueille, on travaille sur des nouveaux projets, je les envoie visiter des ateliers, on débriefe, on va prendre des photos des nouveaux produits etc. C’est cette espèce de danse permanente, si j’ose dire, qui me plait !
Quelles sont les meilleures ventes de Stilic Force ?
En ce moment on vend très bien le SAVOSEC, qui est le meilleur de nos produits, depuis 1 ou 2 ans. C’est cette petite pièce qu’on met sous le savon pour éviter qu’il fonde. C’est celui dont on a lancé une version bio sourcée.
Il y a un grand retour au savon solide par rapport au savon liquide et ça, ça nous aide beaucoup.

Est-ce que le made in France est un vecteur de promotion de vos produits ?
Oui le made in France c’est clairement un axe. Alors on ne s’appelle pas la boutique du made in France, on s’appelle la boutique du futur parce que je pense que : le futur c’est le made in France.
C’est tellement évident de produire localement, qu’on oublie de communiquer là-dessus, contrairement au nouveau concept. C’était un élément central mais on ne l’a jamais vraiment mis en avant, c’est peut-être une erreur.
Alors que je pense que c’est valorisable auprès d’une certaine clientèle. Mais ça, ça ne m’intéresse pas vraiment parce que je trouve que ce n’est pas du jeu quoi. Le but c’est de fabriquer du made in France, à un prix raisonnable, et c’est ça qui est dure. Fabriquer du luxe on a toujours su faire.
Ce qui m’intéresse c’est de toucher le cœur d’une population qui est la plus vaste possible, je ne supporte pas que le design soit réservé à une forme d’élite, ce n’est pas une idée qui me convient.
Ce qui est intéressant c’est qu’il y a eu un retournement, au XXe siècle les personnes qui avaient les moyens d’importer des produits dit « exotiques », c’était les riches, et les pauvres se contentent d’acheter localement. Là c’est l’inverse, les pauvres importent les produits et les riches consomment localement à leur fromager du coin, ils vont vers des circuits courts. C’est quand même incroyable que les choses qui soient toutes proches soient devenues plus chères, que les choses qui sont loin.
Il y a eu d’autres inversions comme ça. Au début du XXe siècle, l’ouvrier était à vélo et le patron en voiture maintenant c’est l’inverse.
De même pour les patrons du XIXe c’était des gros fumeurs habillés en costard. De nos jours les milliardaires n’ont pas de gras, et ils sont en t-shirt. Donc tout s’est complètement inversé, et c’est quand même dommage…
Moi je veux faire du design qui puisse être acheté par des gens qui ne sont pas considérés comme de clients du design, alors ce n’est pas très facile mais on va fini par y arriver… et c’est ça que je considère comme la vraie réussite !
Comment vous démarquez-vous de vos concurrents ?
En faisant un peu n’importe quoi. On surfe beaucoup sur l’actualité ! On fait beaucoup de produits à l’instinct en faite. Ça veut dire que le produit n’existe pas le matin mais il existe le soir, parce qu’on l’a créé.
Par exemple on travaille sur le professeur Raoult en ce moment. En ce moment cette personne était au centre des discussions, et était très polémiquée, on a donc créé un masque à son effigie et qui fonctionne assez bien, donc on l’a mis en vitrine.
C’est pour cela qu’on a fait toute une gamme de produits sur le professeur Raoult, que vous pouvez voir sur la page de la boutique du futur : y’a des posters des trucs moins sérieux et ça c’est vraiment notre style. On rebondit très vite sur l’actualité. On fait des toutes petites séries sur une problématique, ou sur un fait d’actualité et c’est ça qui nous différencie…. On fait un peu n’importe quoi. On fait beaucoup de choses sans réfléchir, sans idée de manœuvre, sans complexe… Voilà on va un peu dans cette direction.
Depuis 1995, les coups de cœur ?
Mon coup de cœur c’est notre premier bestseller ! J’ai mis 8 ans à le sortir : c’est la cuillère avion babyplane, que vous avez. C’est sorti en 2003 alors que la boîte a été créée en 2015. Donc il a fallu 8 ans pour sortir ce produit. On en a sorti pleins d’autres mais c’est celui qui m’a marqué. Parce qu’on s’est rendu compte pour la première fois, que c’était possible et que ce n’était pas un rêve de faire des produits qui coûtent que 8€. C’est quand même raisonnable pour un cadeau de naissance. Il est fabriqué en France, de bonne qualité, et il n’est pas dangereux pour l’enfant, il est drôle, il plaît.
Donc on a réussi à faire ce qu’il s’appelle un alignement de planètes. Voilà, on a touché du doigt un petit peu la réussite avec cet objet-là.

Votre entreprise a-t-elle évoluée comme vous le souhaitiez ?
Alors moi je pensais vraiment qu’au bout de 3 ans je serais millionnaire. Je trouvais ça tellement évident ce que je faisais. Mes produits je les trouvais tellement géniaux. Je m’en sers tellement personnellement en tant que consommateur, je me dis que si je m’en sers moi il y a forcément un million de personnes qui va les utiliser… pas tout à fait.
Donc voilà à part la réussite économique, on travaille depuis 25 ans avec le même ESAT (un atelier adapté pour les adultes handicapés) et ça c’est génial, il y a matière à fierté. C’est ça qui m’intéresse. Et puis la réussite économique peut arriver sur un produit, j’ai vu des entreprises exploser sur un produit, et si vraiment on tombait sur la bonne idée (c’est ce qui est entrain d’arriver un peu avec les savons secs quand même), on est très puissants, on sait comment faire. On a 25 ans d’expérience, on ne va pas trop se faire arnaquer. Voilà on en a vu tellement des vertes et des pas mûres, que maintenant c’est difficile de nous décourager.
Quelles sont vos envies / objectifs / perspectives pour l’avenir ?
Déjà c’est de faire comprendre aux citoyens que la production locale c’est bien pour eux. On veut continuer à faire des choses de plus en plus sympas, à des prix raisonnables tout en gardant une production locale.
Alors ce n’est pas facile parce qu’il y a certaines technologies qui existent plus en France, donc on est obligé de sous-traiter en Italie des petits morceaux quoi, mais en gardant l’essentiel de la transformation en France.
Enfaite on veut juste continuer à faire ce qu’on a l’habitude de faire, et puis que ça marche mieux quoi !
Je pense que c’est la bonne stratégie. Faut faire des choses qui nous plaisent, les faires les plus correctement possibles et puis trouver surtout les bons clients si j’ose dire.
CadoMaestro c’est vraiment l’exemple type de l’entreprise avec laquelle on se sent bien parce que vous sélectionnez souvent des nouveaux produits, vous savez très bien les mettre en valeur et raconter l’histoire, c’est vraiment un univers. C’est vrai que l’objectif c’est d’avoir plus de clients comme CadoMaestro !
Si vous pouviez réaliser des vœux pour les 5 années à venir, lesquels ce seraient ?
Que la France arrive à reprendre en main sa production, ça serait vraiment très vertueux, du point de vue social, du point de vue environnemental, et du point de vue existentiel, d’identité, ça je trouve que ce serait bien.
Et que l’entreprise marche toujours aussi bien, et qu’on ait des clients toujours aussi sympas, ça serait bien.
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